« Chacune de mes blessures a créé une perle. »
Alexandro Jodorowsky


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COMPORTEMENTS BIOLOGIQUES :
Quand l'action ou la fuite n'est pas possible.
Extrait de l'article de NEXUS – n°122 - mai-juin 2019


Chirurgien et neurobiologiste, Henri Laborit,
en étudiant les réactions de l'homme face au stress,
est le premier à avoir mis l'accent
sur les mécanismes d'inhibition et leurs conséquences biologiques,
lesquelles conduisent au stress et à la dépression,
et forment quelques rouages des mécanismes sociaux de domination.
Mais Henri Laborit considérait aussi
qu'en connaissant les bases du fonctionnement du cerveau,
chacun serait en mesure de se libérer...

Comment l'organisme réagit-il à un choc, qu'il s'agisse d'une intervention chirurgicale invasive, d'une agression physique ou psychologique, ou encore comment réagit-il à un environnement sociétal en crise ?
Éclectique et novateur
Laborit est l'exemple type du chercheur qui, dans le but de tenter de répondre à ces questions, a creusé un même et profond sillon dans une approche pluridisciplinaire alliant chirurgie, anesthésie, médecine, biochimie, pharmacologie, nutrition, biophysique, psychologie, éthologie, et même philosophie. Son thème central porte sur les conséquences d'un choc sur l'organisme, qu'il soit physique ou psychique, dans un contexte individuel et/ou collectif.
Le froid contre La maladie postopératoire
Dans les années cinquante, le milieu chirurgical constate qu'une anesthésie est un choc traumatique majeur à tel point que le célèbre chirurgien René Leriche parlera de «maladie postopératoire ».
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L'étude du tonus normal
Bien évidemment, un corps peut subir bien d'autres agressions au cours d'une vie. Par exemple, un individu développe des désordres psychiques et physiologiques s'il est confronté sur le long terme à une situation sur laquelle il ne peut avoir aucune influence (ni agresser ni fuir). Laborit nomme cette situation «inhibition de l'action», et il en étudiera les conséquences individuelles et collectives depuis l'année 1958 jusqu'à sa mort.
Il crée en juin 1958 le Laboratoire d'eutonologie dans le cadre de l'hôpital Boucicaut, à Paris.
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Ce laboratoire fut malheureusement fermé à la mort de Laborit en 1995...
Le rat inhibé
Laborit présente l'inhibition de l'action d'un point de vue comportemental en utilisant un animal de laboratoire, un rat soumis à un conditionnement, dans diverses situations.
Le rat aussi bien traité que possible, convenablement nourri et hydraté, est placé dans une cage à deux compartiments avec une porte entre les deux, ouverte ou fermée.
À ce stade de notre récit, il convient de préciser que le simple fait de lire le compte rendu de ces expériences met mal à l'aise, alors ce que ce devait être que de les vivre ! Espérons que de telles expériences n'ont pas été reproduites, et ne le seront plus, maintenant que l'on sait ce que l'on voulait savoir !
Situation 1 :
La porte intermédiaire entre les deux compartiments est fermée et le rat dans le premier compartiment subit des chocs électriques plantaires au rythme de 10 cycles de 21 secondes par jour pendant 7 jours consécutifs, chocs délivrés en plusieurs fois de façon totalement aléatoire dans le but d'éviter qu'il ne se prépare.
Ne pouvant fuir dans le second compartiment, l'animal se met alors en inhibition d'action et se blottit dans un coin de la cage, le poil hérissé.
Durant les trois premiers jours, le rat s'avère agressif vis-à-vis de l'animalier, puis il se résigne et plonge dans un état d'épuisement.
Au bout de huit jours de ce traitement, l'animal manifeste une hypertension (tension à 18 ou 20), et si ce traitement persiste, il développe des ulcères à l'estomac et peut même mourir d'ulcères perforés entre huit et quinze jours après le début des chocs. Sa défense immunitaire s'abaisse et l'animal devient très sensible à toute forme d'infection. Cet état se prolonge un mois après l'arrêt de l'expérience.
Situation 2 :
Dans ces mêmes conditions d'expérimentation, si la porte est ouverte, le rat peut fuir à chaque choc électrique, il se retrouve donc en action (activation de l'action) et ne présente aucun trouble. La fuite dans le second compartiment lui permet d'échapper à l'inhibition de l'action.
Situation 3 :
Dans des conditions semblables à la situation 1, deux rats confinés dans le même compartiment présentent des troubles différents. Le rat dominant, en agissant par agression sur le rat dominé, est en activation de l'action et ne présente aucun trouble, alors que le rat dominé est en inhibition de l'action et développe les troubles cités dans la situation 1.
Situation 4 :
Un rat est confiné dans un seul des deux compartiments dans lequel se trouve une roue. Il subit des chocs électriques comme dans la situation 1, mais ne se met cependant pas en inhibition de l'action. En effet, il a pu agir en faisant tourner la roue.
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De la nécessité de la fuite
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L'homme peut agresser et/ou fuir tout comme l'animal, mais il possède une autre faculté, celle de pouvoir fuir non plus seulement spatialement mais dans l'imaginaire grâce à son néocortex. Ce type de fuite peut prendre la forme d'une dépression, d'une névrose, d'une psychose, d'une phobie, d'un délire ou d'autres pathologies de la psyché, ou encore d'une créativité débridée comme chez certains artistes.
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Un individu qui ne peut ni agresser ni fuir spatialement ou dans l'imaginaire se trouve en inhibition de l'action et s'auto-agresse (agression endogène), à l'image du rat confiné de la situation 1.
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Ainsi l'homme en inhibition de l'action dort mal, il est hypertendu, présente des troubles digestifs et est en situation d'immunodépression pouvant évoluer vers une cancérisation ou des problèmes cardiovasculaires. La dérégulation de la défense immunitaire peut même mener à des maladies auto-immunes. Une situation conflictuelle, vécue dans l'isolement, sans solution satisfaisante met l'individu dans l'inhibition de l'action tout comme le rat en situation 1. Si la situation perdure, l'individu, suite au sentiment d'impuissance à résoudre le problème, entre alors dans une phase prolongée d'inhibition de l'action. Cette inhibition peut à la longue déboucher sur diverses pathologies et/ou psycho-pathologies. Sortir de l'inhibition de l'action, selon le médecin et psychothérapeute autrichien Alfred Adler (1870-1937), c'est agir. Mais si agresser, déclencher la violence sont autant de stratégies possibles d'actions, pour autant ces mécanismes éthologiques habituels et trop souvent encouragés par les violences sociétales ne peuvent être des réponses à la hauteur d'une humanité qui se dit évoluée.
L'écosystème de ma santé
L'approche de l'inhibition de l'action de Laborit donne à la santé une dimension écologique, c'est-à-dire qu'intervient dans l'équilibre de la santé un ensemble d'écosystèmes en synergie (environnement familial, professionnel, culturel, sociétal...). Si je suis atteint d'une pneumonie, c'est que ma défense immunitaire a été abaissée à un point tel que je ne peux me défendre vis-à-vis de l'agent responsable de cette pathologie, le pneumocoque. L'antibiothérapie pourra évidemment être prescrite, voire la phytothérapie, l'aromathérapie ou l'homéopathie... mais la question essentielle est pourquoi suis-je en immunodépression ? Je suis en réalité incapable de réaliser mon projet d'agir sur mon environnement, et cela a pour conséquence l'élévation de mon taux de glucocorticoïdes qui abaisse mon immunité.
Un environnement inhibant
L'environnement problématique peut être de diverses natures : un supérieur hiérarchique tyrannique, un conflit dans le couple ou encore le chômage dû à une situation économique qui rend impuissant, etc. Un exemple d'environnement professionnel hélas très fréquent : face à un supérieur hiérarchique tyrannique, soit je choisis de l'agresser verbalement ou physiquement, soit je fuis et donne ma démission. Dans les deux cas de figure, l'action me fait courir le risque de perdre mon poste! Il ne me reste qu'à subir, à entrer dans une inhibition d'action qui peut durer des mois, voire des années. Le prix à payer de ce choix est une agression endogène avec son cortège de déséquilibres corporels et psychologiques. Certaines inhibitions, comme celles consécutives aux conflits familiaux, peuvent durer toute une vie, épuisant totalement l'individu et conduisant fréquemment à une pathologie.
De l'individu à la société, au monde
L'environnement sociétal dans lequel nous vivons est soumis à une prise de pouvoir économique appelée mondialisation propice à l'inhibition. Elle est caractérisée par la standardisation, le règne des multinationales, l'ultralibéralisme sur les marchés mondiaux... Cette idéologie économique se situe à l'inverse de la « mondialité », aventure extraordinaire qu'il nous est donné à tous de vivre depuis la fin des années 1980 où le global et le local se côtoient, une occasion pour chacun de changer ses manières de concevoir, de vivre et de réagir face au monde. Cependant, la mondialité transformée en mondialisation se résume en grande partie à une formidable fracture sociale avec son lot d'exclusions, de souffrances et, par conséquent, d'inhibitions de l'action pour la plupart des sujets concernés... Pour se protéger physiologiquement, les exclus, ceux des banlieues par exemple, ne trouvent souvent que la violence associée à un fort sentiment communautaire comme exutoire. Le sport ou la recherche d'activité physique intense leur permet de se soustraire momentanément à l'inhibition. C'est ainsi que fleurissent de nouvelles expressions corporelles, de nouveaux langages... et un imaginaire de réussite, en particulier dans le sport à un haut niveau, avec pour modèle certaines figures nationales ou internationales, notamment du football et également dans le domaine de la musique avec l'univers du rap ou d'autres formes musicales ! La banlieue devient un espace où l'inhibition de l'action est combattue par l'action alors que le chômeur exclu et isolé a plus tendance à s'auto-agresser ou à fuir dans une pathologie psychologique, ou bien encore à développer une hyper-agressivité parfois soudaine et incontrôlable adressée aux proches ou à la société...
L' agressivité, un bio-indicateur !
Le Prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz, dans son ouvrage Le Prix de l'inégalité, soulignait que, lors de la relance de 2009-2010, le 1% des plus riches américains comptait pour 93% de la croissance du revenu (depuis, les inégalités se sont accrues en terme de fortune, mais le pourcentage reste le même). Pour 1 % de dominants, 99 % de dominés potentiellement plongés dans l'inhibition de l'action, et à chacun sa stratégie pour tenter d'en sortir !
Parmi les besoins psychologiques fondamentaux définis dans les années quarante par le psychologue américain Abraham Maslow, le besoin de sécurité, d'évoluer dans un environnement stable et prévisible, sans anxiété ni crise, est incontournable. La crise économique actuelle crée précisément un trouble quant à l'avenir devenu très incertain, angoissant et qui plonge le sujet dans l'inhibition. Comme antidote possible, une montée en puissance des agressivités, des mouvements sectaires et radicaux, y compris une agressivité contre soi-même. L'impossibilité d'anticiper l'avenir est donc au cœur de la crise et a sans conteste un impact des plus ravageurs. Il apparaît une perte de sens existentiel. La médecine constate clairement une explosion des pathologies en rapport avec cet état de fait. Remarquons que lorsqu'un individu se laisse aller à l'agressivité dans les sociétés traditionnelles, celles-ci se demandent en quoi elles ont failli. Elles examinent leurs fondements, regardent de quelle manière ceux-ci ont pu générer du désordre... le « délinquant » est pourtant pour elles un bio-indicateur de l'état de désordre qu'elles portent en elles sans le savoir ! Dans nos sociétés dites modernes et évoluées, un individu qui exprime agressivité, violence ou tout autre acte délictueux, ou encore désordre psychologique est directement mis en cause, puni ou enfermé sans que la société ne s'interroge directement sur elle-même. Deux sociétés différentes, deux manières de considérer l'individu...
Comprendre pour soigner
On est en droit de se poser la question : nos sociétés ne sont-elles pas malades, déséquilibrées au point de rendre malades et déséquilibrés nombre d'individus, en particulier ceux qui se trouvent dans des situations inhibantes ? Henri Laborit considérait que chaque citoyen devait connaître les bases sur le fonctionnement du cerveau et qu'ainsi averti, chacun serait en mesure de se libérer...
Conclusion
Aujourd'hui, tout le monde s'entend sur le fait que le libéralisme économique dérégulé et qui tend à se généraliser met l'individu dans un cruel manque de lisibilité quant à l'avenir et une difficulté à trouver des solutions pour résoudre les grands problèmes écologiques, économiques, sociétaux auxquels nous sommes confrontés en ce début de XXIe siècle... Le moment est unique en ce sens que le mythe du progrès continu, associé à une croissance exponentielle sur une terre finie, s'effondre.
Agir ?... ou fuir ?... Agir de quelle façon ?... Fuir où ? Malheureusement, l'agressivité endogène ou exogène semble une des portes de sortie possibles à l'impuissance face à la situation. L'agressivité endogène a pour effet la montée en puissance des maladies auto-immunes, des allergies, des cancers, des pathologies cardiaques, des dépressions, burn-out et angoisses... L'agressivité exogène se manifeste par une violence sociétale croissante, entre autres... Reste encore la fuite... dans la créativité pour inventer un autre modèle sociétal, une autre économie et un autre rapport à notre planète... Optimiste, NON ! Pessimiste, NON! Possibiliste, OUI ! Car « si le domaine des idées est révolutionné, alors la réalité ne peut demeurer telle qu'elle est». G. W. F. Hegel.
Philippe Bobola pour Nexus
L'auteur Philippe Bobola est docteur en chimie physique, biologiste (3° cycle), anthropologue et psychanalyste adlérien, chargé de cours en anthropologie à l'université du Kremlin-Bicêtre et à l'hôpital Sainte-Anne à Paris, Philippe Bobola est également l'auteur de nombreuses publications en physique, biologie et biophysique.




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